La figure ci-dessus exprime, à population
constante, la relation démographie volume de la pyramide
sociale)/économie (niveau de richesse collective)/écarts de
richesse entre catégories sociales, et le fait que quel que soit le
niveau de richesse globale de la société, la pyramidale sociale s’y
adapte dans ses trois dimensions, chaque catégorie sociale dont elle
est faite épousant cette adaptation. Quand la richesse globale de la
société croît ou décroît, celle de chaque catégorie sociale
suit le même mouvement en conservant ses proportions.
Ceci
indique clairement que
la
décroissance a pour effet d’appauvrir
l’ensemble de la société,
au
détriment premier
des plus démunis eu égard à leur proportion.
De
quoi donner à réfléchir à ceux qui voient la croissance comme un
phénomène dont
le ralentissement peut s’obtenir par un freinage
autoritaire
de
la production consommée
par les
seuls nantis.
Négligeant
le
fatal enchaînement démographie-économie,
ils
nient
les
motivations profondes de l’homme
et
ses fonctions
motrices, tant
à l’égard
de la
consommation
que
de la
production,
d’autant
plus déterminantes
que la population est nombreuse. La
démographie impose sa loi
prépondérante
en
toutes circonstances,
richesse
et pauvreté conservant
leur relativité ; de
sorte que si
réduire
la demande
et
le gaspillage n’est probablement
pas impossible,
il
y a
lieu
de
se demander
à
quoi bon s’y
efforcer
dès
lors que le
nombre de consommateurs-producteurs
ne
cesse d’augmenter.
La croissance au contraire, œuvre au progrès
et à l’amélioration du sort de tous, même s’il est vrai
qu’elle conforte la situation des plus riches – fait rédhibitoire
aux yeux de certains – qu’une redistribution par la fiscalité se
montre impuissante à maîtriser. Tout au plus cette redistribution
parvient-elle à proportionner tant bien que mal à la richesse de
chacun, des impôts (directs et indirects) faisant de tous les
citoyens des contribuables, dont rares sont ceux qui considèrent le
système comme équitable. Et ceci au prix exorbitant d’une
administration alimentant les caisses de la collectivité, donc
contribuant à augmenter la richesse commune, avec pour conséquence
le creusement des inégalités sociales.
À cette dimension sociale de leur
raisonnement, les partisans de la décroissance ajoutent celle
concernant l’environnement et plus précisément les limites des
ressources de la planète. Mais ce que le bon sens de quiconque
invite à considérer, ne fait qu’accentuer les inégalités entre
catégories sociales, l’accès des pauvres à ces ressources étant
pénalisé par leur nombre. D’ailleurs, cet argument se fondant à
juste titre sur les atteintes portées par la croissance au bien le
plus précieux de l’humanité, toutes catégories sociales
confondues, ainsi que de tout ce qui peuple la planète, est
largement partagé par les “croissantistes”. Mais la croissance
ne peut-elle pas précisément respecter la planète et tous ses
habitants ? Le développement humain doit-il inéluctablement se
produire dans la prolifération, l’anarchie et le gaspillage ?
Plutôt que de sommairement recourir à une régression contraire à
ses aspirations, l’homme serait-il incapable de mettre son génie
au service d’un progrès maîtrisé, en commençant par agir sur
lui-même ? D’autant que s’il est un domaine que l’homme a
le pouvoir de contrôler, c’est bien celui de sa propre
multiplication.
L’équilibre nécessaire repose sur une
maîtrise de la population humaine. C’est pourtant sans
remettre en cause une croissance démographique structurellement
porteuse de tous les maux de l’humanité que la décroissance
voudrait s’imposer, inspirée par un égalitarisme ignorant le
surnombre. Mais l’économie, ne saurait se soumettre durablement
aux réglementations auxquelles elle est ainsi soumise et qui
s’avèrent, non seulement impuissantes mais en entravent le
développement inéluctable. Confrontée au tonneau des Danaïdes, la
société ne peut obtenir des résultats que passagers dont
l’insuffisance est systématiquement imputée au seul égoïsme des
hommes, alors que – sans le méconnaître – ceux-ci font
d’abord preuve d’ignorance, allant jusqu’à nier l’influence
fondamentale de leur pullulement.
La
meilleure preuve de ce déni de réalité, que masque la compassion
accordée par toutes les bonnes âmes aux déshérités et par
extension aux pays pauvres et en voie de développement, est dans la
stigmatisation outrancière des pays développés, accusés d’être
coupables à eux seuls de la pollution planétaire. Certes, cette
pollution est proportionnelle au niveau d’industrialisation de
chaque pays et surtout, au régime auquel est soumise leur industrie,
mais celle-ci tourne indifféremment pour satisfaire leurs propres
besoins et ceux des pays pauvres, qui sans cela seraient encore plus
démunis qu’ils le sont. Ceci a bien entendu pour conséquence
d’aggraver l’empreinte écologique des pays riches, au prorata de
l’augmentation de la population des pays pauvres, en même temps
que de l’aspiration légitime des peuples de ces derniers à
connaître de meilleures conditions d’existence. Sans compter que
parmi les pays pauvres ou en voie de développement, certains sont
non seulement consommateurs et utilisateurs de ces biens fabriqués
ailleurs, mais les obtiennent en échange de produits bruts
énergétiques hautement polluants – notamment hydrocarbures –
nécessaires pour les produire.
La manière dont – par exemple – Notre
empreinte écologique
traite des questions de population et a fortiori de
surpopulation est significative du parti-pris idéologique avec
lequel bon nombre d’experts relèguent la démographie à
l’arrière-plan de l’économique et du social. Bréviaire de la
décroissance, la simple notion de pyramide sociale y est bien
entendu superbement ignorée, d’où un livre de plus – pourtant
aussi argumenté que savant – écrit sur le futur de l’humanité,
sans référence sérieuse à ce qu’est fondamentalement la
condition humaine. Reconnue comme facteur parmi d’autres de
l’empreinte écologique, la population y est évoquée avec une
telle discrétion qu’il est évident que là encore sévit le tabou
touchant ce sujet. Au nom de la compassion portée aux plus
défavorisés, préséance est accordée au social, au point qu’aussi
louable et fondée qu’elle soit, cette compassion pousse les
auteurs à exclure de leur réflexion ce qui est la cause première
de l’empreinte écologique humaine globale, avec pour résultat de
porter au niveau des nations une archaïque lutte des classes attisée
autant que mondialisée, au détriment de ce que cette empreinte doit
à la conjugaison désastreuse d’une croissance anarchique, tant
économique que démographique, toutes nations et classes sociales
confondues.
La seule façon de réduire significativement
et durablement le nombre des pauvres, tout en permettant à
l’humanité de poursuivre son chemin vers un progrès incluant un
meilleur équilibre social et le respect dû à la planète, est
d’être globalement moins nombreux. “On n’arrête pas le
progrès” n’est pas une vaine formule, contrairement à ce qu’en
pensent les inconditionnels d’une sagesse simpliste méconnaissant
les aspirations suprêmes de l’homme. Il y a fort à parier que
soumis plus qu’à tout autre à cet instinct qui le pousse
inexorablement à affronter depuis qu’il existe les défis que lui
lance la nature, il choisira – éventuellement avec l’aide
plus ou moins brutale de celle-ci – de poursuivre son chemin
vers une fin inéluctable, qu’il tentera de retarder dans toute la
mesure de cette intelligence et d’aspirations qui le différencient
des autres espèces. Mais en état de croissance comme de
décroissance économique, la pyramide sociale ne peut que peser de
tout son poids sur une planète qui le supporte chaque jour plus
difficilement ; jusqu’à ce que la nature se débarrasse de
l’excédent de ses prédateurs les plus menaçants, au prorata de
leur représentativité sociale. À défaut d’une dénatalité
choisie par l’homme, elle le fera par des moyens dont elle est
seule maîtresse, après avoir fait preuve de beaucoup de patience.
C’est dans ces conditions que l’avenir de
la planète ainsi que le partage des richesses de la société entre
ses membres, se réduit à deux options :
1° – Un monde d’indigence, composé de
riches devenant de moins en moins riches et de pauvres devenant de
plus en plus pauvres, les uns et les autres continuant de proliférer
jusqu’au collapsus ;
ou
2° – Un monde à la population maîtrisée
et par conséquent aux pauvres moins nombreux, dont les richesses ne
cesseront de croître au bénéfice de tous, indépendamment des
conditions de leur partage, jusqu’à un éventuel exil vers
d’autres planètes ou l’extinction sur Terre.
En attendant, si les recommandations des auteurs de “Notre
empreinte écologique” aux terriens les engageant à modérer
leur prédation, s’adressent en bonne logique d’abord à ceux qui
consomment le plus, les mettre seuls en accusation, et de façon
aussi grossière, renvoie à l’idée fausse que la situation se
réduirait à une différence de comportement entre riches et
pauvres, qu’il s’agisse d’individus ou de nations. Or
l’empreinte écologique est le fait de tous. Elle s’est
constituée au cours du temps partout et à tous les niveaux, avec
l’aide d’un progrès qui s’étend à l’ensemble de la
société. Si l’empreinte des pauvres est plus faible que celle des
riches, c’est précisément parce qu’ils sont pauvres ; mais
ne sont-ils pas légitimement désireux de l’être moins, avec pour
perspective d’augmenter d’autant leur propre empreinte ?
Dans les régions les plus reculées de la planète, l’homme sait
ou finit d’apprendre ce qu’est la voiture, l’électricité, la
télévision, le téléphone, etc. Même s’il reste beaucoup à
faire, il est généralement mieux nourri, habillé, abrité, soigné,
qu’il ne l’a jamais été, et accède chaque jour un peu plus à
ce qui améliore sa condition, au moins matérielle. Pour cette
raison, c’est l’empreinte écologique moyenne qui augmente, celle
des pauvres tendant vers celle des riches, même si l’enrichissement
général de la société distend les écarts entre les uns et les
autres.
280 000 êtres humains supplémentaires chaque jour – soit
annuellement 100 millions, ou la population de la Belgique, de la
France et des Pays-bas réunis – ont pour effet d’accroître plus
fortement le nombre des plus défavorisés que celui des riches ?
C’est dans ces conditions qu’à l’horizon 2100 ce ne seront
plus les ressources de 1,7 planète qui seront nécessaires à
l’humanité pour survivre, mais celles de 3 et davantage. Dans une
telle situation, s’il doit être exigé un meilleur comportement
des plus favorisés, nul ne peut pour autant être exonéré de sa
part de responsabilité, aussi faible soit-elle, au motif que
d’autres en portent une part plus grande ; et c’est une
grave erreur que de donner à penser qu’il puisse en être
autrement. Il faut laisser les idéalistes gloser sur une iniquité
proportionnelle à la richesse de la société et au nombre de ceux
qui se la partagent. Pour d’autres, sachant qu’elle est d’abord
due à notre structure sociale en ce qu’elle a d’incontournable,
il est plus que temps d’aborder avec pragmatisme l’avenir tel
qu’il se présente. S’il est éminemment regrettable que des abus
aient été commis, il importe que cessent ceux qui se commettent
encore. L’heure n’est pas à la repentance, aussi fondée
puisse-t-elle être, et encore moins à une expiation quasi mystique
par la décroissance, mais à l’action. Renoncer au progrès serait
se montrer incapable de le maîtriser et punir nos abus en niant ses
bienfaits ; ce serait se tourner vers le passé quand il est
requis, dans la plus grande urgence, que les efforts de tous soient
tournés vers l’avenir pour en tirer sans abus le meilleur.
Il n’est pas question de contester ici l’utilité de l’empreinte
écologique en tant qu’instrument de diagnostic et de
sensibilisation aux excès de prédation de l’humanité, ni de nier
que les plus riches en soient les premiers responsables ; encore
moins de douter du droit que ce concept a acquis de s’ajouter à
ceux qui inspirent déjà les chercheurs et experts, mais d’attirer
l’attention sur le fait que pendant qu’ils en fouillent les
détails et les retournent en tous sens, la population ne cesse de
croître à un rythme jamais atteint, dans la quasi-indifférence
générale. Raison suffisante pour paraphraser William Rees clôturant
la préface de ce livre, pour proclamer : « Regarder en
face [sans tabou], tous ensemble, la réalité du dépassement
démographique – et non pas
simplement écologique, comme
il l’écrit – [avec ses conséquences
écologiques], nous forcera à découvrir et
mettre en pratique ces qualités uniques qui distinguent le genre
humain des autres espèces sensibles pour nous réaliser pleinement
comme êtres humains. En ce sens, le changement démographique –
et non seulement écologique, comme il persiste à
l’écrire en refusant ostensiblement la priorité du fait
démographique sur tout autre – mondial est la dernière grande
occasion de prouver que la vie intelligente existe réellement
sur la Terre. »
Claude Courty
Extrait de “Précis de Pyramidologie sociale”