« Ainsi,
non seulement le même espace de terrain pourra nourrir plus
d’individus, mais chacun d’eux, moins péniblement occupé, le
sera d’une manière plus productive, et pourra mieux satisfaire à
ses
besoins.
Mais
dans ces progrès de l’industrie et du bien-être, dont il résulte
une proportion plus avantageuse entre les facultés de l’homme et
ces besoins, chaque génération, soit par le progrès, soit par la
conservation des produits d’une industrie antérieure, est appelée
à des jouissances plus étendues et, dès lors, par une suite de la
constitution physique de l’espèce humaine, à un accroissement
dans le nombre des individus ; alors, ne doit-il pas arriver un
terme où ces lois, également nécessaires, viendraient à se
contrarier ? Où l’augmentation du nombre des hommes
surpassant celle de leurs moyens, il en résulterait nécessairement,
sinon une diminution continue de bien-être et de population, une
marche vraiment rétrograde, du moins une sorte d’oscillation entre
le bien et le mal ? Cette oscillation, dans les sociétés
arrivées à ce terme, ne serait-elle pas une cause toujours
subsistante de misères en quelque sorte périodiques ? Ne
marquerait-elle pas la limite où toute amélioration deviendrait
impossible, et, à la perfectibilité de l’espèce humaine, le
terme qu’elle atteindrait dans l’immensité des siècles, sans
pouvoir jamais le passer ?
Il
n’est personne qui ne voie sans doute combien ce temps est éloigné
de nous ; mais devons-nous y parvenir un jour ? Il est
également impossible de prononcer pour ou contre la réalité future
d’un événement qui ne se réaliserait qu’à une époque où
l’espèce humaine aurait nécessairement acquis les lumières dont
nous pouvons à peine nous faire une idée. Et qui, en effet, oserait
deviner ce que l’art de convertir les éléments en substances
propres à notre usage doit devenir un jour ?
Mais
en supposant que ce terme dut arriver, il n’en résulterait rien
d’effrayant, ni pour le bonheur de l’espèce humaine, ni pour sa
perfectibilité indéfinie ; si on suppose qu’avant ce temps
les progrès de la raison aient marché de pair avec ceux des
sciences et des arts, que les ridicules préjugés de la superstition
aient cessé de répandre sur la morale une austérité qui la
corrompt et la dégrade, au lieu de l’épurer et de l’élever,
les hommes sauront alors que, s’ils ont des obligations à l’égard
des êtres qui ne sont pas encore ; elles ne consistent pas à
leur donner l’existence, mais le bonheur ; elles ont pour
objet le bien-être général de l’espèce humaine ou de la société
dans laquelle ils vivent, de la famille à laquelle ils sont
attachés, et non la puérile idée de charger la terre d’êtres
inutiles et malheureux. Il pourrait donc y avoir une limite à la
masse possible des subsistances, et par conséquent à la plus grande
population possible, sans qu’il en résultât cette destruction
prématurée, si contraire à la nature et à la prospérité sociale
d’une partie des êtres qui ont reçu la vie. »
Condorcet
– in Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit
humain. GF Flammarion – Janvier 1988 – Page 283
Condorcet
n’a-t-il pas ainsi posé les limites de l’utopie des lumières ?
N’aborde-t-il pas en termes plus généraux ; plus
intellectualisés et idéalistes ; moins pragmatiquement que son
contemporain Malthus, le problème de la surpopulation ? Bien
que lorsqu’il parle de la « puérile
idée de charger la terre d’êtres inutiles et malheureux »
son vérisme
n’ait rien à envier à celui de quiconque.
Pour
prétendre à la sagesse qu’elles revendiquent, les religions ne
devraient-elles pas s’inspirer de Condorcet, pour se maintenir dans
un rapport réaliste avec les capacités de leurs ouailles à
comprendre et à vivre temporellement leurs messages ? Et n’en
est-il pas de même des politiques, quand ils se laissent dominer par
leurs idéaux au point d’en faire des chimères ? Et les
sciences humaines n’ont-elles pas pour premier devoir d’entendre
un tel avertissement, alors qu’elles sont responsables du tabou
dont est frappé tout ce qui touche aux questions de surpopulation ?
Faut-il leur rappeler – à commencer par des disciplines comme la
démographie ou la sociologie – que “science sans conscience
n’est que ruine de l’âme” ?
La
croyance de Condorcet, et de tous ceux qui comme lui prêtent à
l’homme des qualités, dont les faits jalonnant son histoire et
l’état de la planète attestent qu’elles lui manquent
foncièrement, n’est que la manifestation d’une inconscience et
d’une vanité dont la vie sur terre et tout ce qui la peuple paye
le prix.
Pas
davantage de droits sans devoirs que de buts sans intelligence,
discernement et raison ; le premier objectif de l’homme
consistant, non pas à se multiplier mais à atteindre le bonheur
(dixit Condorcet), sachant que la forme n’en est pas exclusivement
matérielle. C’est à ce titre que le respect de l’environnement
est le premier des devoirs de l’homme s’il veut, en
n’outrepassant pas ses droits, survivre en tant qu’espèce, et
que perdure le degré de civilisation qu’il a été capable
d’atteindre.
L’humanité
a des devoirs et ne peut impunément les ignorer. Il serait à cet
égard intéressant de considérer les outrances
dont sont l’objet les valeurs de
Liberté,
Égalité et Fraternité, que les lumières
ont
élevées au rang de dogmes – se substituant à d’autres dans la
ferveur, ou l’effervescence, révolutionnaire d’une époque –,
et ce qu’elles sont objectivement. Mais c’est là une autre
affaire, qui pourra faire l’objet d’un prochain article.
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